Quatre jours d’introduction au bouddhisme
Lors de mon voyage en Asie, à Chiang Mai en Thaïlande, j’ai eu l’occasion d’assister à des cours sur le bouddhisme donnés par David Roylance, dans le cadre du programme Daily Wisdom, Walking The Path with The Buddha, au sein du temple Thung Yu.
Il s’agissait d’une introduction au bouddhisme et à l’enseignement du Bouddha, initié il y a environ 2 500 ans. Les journées suivaient un rythme structuré, commençant par une séance de méditation puis un temps d’enseignement, avant une pause déjeuner après laquelle les cours reprenaient pour se conclure par une seconde méditation en milieu d’après-midi.
J1 : Les quatre vérités et le noble sentier octuple

D’abord, la méditation. David Roylance tient à commencer et à terminer ce moment par un chant en l’honneur du Bouddha. Ce n’est pas une prière, plutôt une manière de créer un cadre propice à la concentration et d’amener progressivement l’esprit vers un état d’attention optimale.
Au départ, il nous guide oralement pour nous aider à nous concentrer sur la respiration. Lorsqu’une pensée apparaît, quelle qu’elle soit, il faut la couper, la laisser passer, puis revenir à la respiration. L’exercice consiste avant tout à entraîner l’esprit à rester dans le moment présent, à ne pas divaguer, à rester sur une seule chose à la fois.
Ceci fait, il nous présente les quatre vérités que le Bouddha a révélées :
- Vérité de la souffrance.
- Vérité de la cause de la souffrance.
- Vérité de la cessation de la souffrance.
- Vérité du chemin menant à la cessation de la souffrance.
Le chemin, qui constitue le quatrième point, est nommé le noble sentier octuple :
- Vue juste.
- Intention juste.
- Parole juste.
- Action juste.
- Moyens d’existence justes.
- Effort juste.
- Attention (mindfulness) juste.
- Concentration juste.
Cela constitue la voie à emprunter pour atteindre l’éveil total. Il faut pratiquer chacun de ces préceptes, tout en méditant régulièrement, et petit à petit on construit son éveil.
Faut-il croire aux enseignements du Bouddha ?
David Roylance nous enseigne à ne pas croire ce qu’il raconte, ni même ce que dit le Bouddha. Il faut expérimenter par soi-même, tout vérifier, et arriver à ses propres conclusions.
Qui était le Bouddha ?
Quand on parle du Bouddha, on parle à la fois d’une personne historique et d’un état. Quand on dit “le Bouddha”, on parle généralement de Siddhartha Gautama, le premier à avoir formulé cet enseignement. Il aurait vécu en Inde il y a environ 2 500 ans. C’était un prince qui a quitté sa vie confortable pour chercher une réponse à la souffrance humaine. Après des années de recherche et de méditation, il aurait atteint l’éveil, c’est-à-dire une compréhension profonde de la réalité.
Mais “Bouddha” n’est pas un nom propre à l’origine. C’est un titre. Cela signifie “l’Éveillé”. Autrement dit, quelqu’un qui a compris la nature de l’existence et qui s’est libéré de la souffrance. Donc il est possible de devenir un Bouddha, et selon les écoles du bouddhisme il en existe d’autres. Le Bouddha n’est pas un dieu. Il n’est pas une figure à adorer au sens théiste. Il est plutôt vu comme un enseignant, quelqu’un qui montre un chemin.
Les causes de la souffrance : l’interprétation de David Roylance
David Roylance propose une interprétation assez radicale sur la souffrance : elle est causée à la fois par les émotions négatives et les émotions positives. Pourquoi ? Parce qu’une fois l’émotion positive dissipée, elle laisse souvent place à une émotion négative.
Prenons un exemple. Vous achetez un livre. Il devient rapidement votre préféré. Vous le mettez en évidence dans votre bibliothèque, vous le relisez plusieurs fois et le recommandez autour de vous. Avec le temps, vous vous y attachez. Même son apparence, pourtant marquée par l’usage, finit par vous plaire. Ce livre vous procure de la joie.
Imaginons maintenant qu’on vous le vole. Cette joie disparaît aussitôt et laisse place à un sentiment de manque et de tristesse. Plus l’attachement est fort, plus la perte est difficile à vivre.
Selon David Roylance, il faudrait donc tendre vers un état mental stable, sans subir d’émotions, qu’elles soient négatives ou positives. De cette manière, lorsque viendra le jour, inévitable, où votre livre sera perdu, l’impact émotionnel sera moindre.
Le concept d’impermanence
Pour mieux comprendre ces enseignements, il faut intégrer un concept clé : l’impermanence. Tout est destiné à changer, rien ne demeure tel quel.
Dans cette perspective, il devient naturel de se demander pourquoi s’attacher à ce qui est voué à disparaître et pourquoi considérer un changement comme une perte, plutôt que comme une simple transformation.
Dans le bouddhisme, la notion de perte est donc relative. Le livre ne disparaît pas après avoir été volé, il existe toujours, mais sous une autre forme, dans d’autres conditions.
Quel est cet « état mental stable » ?
Pour David Roylance, il s’agit d’un état d’esprit à la fois présent, lucide et stable, qui ne se laisse pas perturber par des émotions positives ou négatives, dans une forme d’équanimité.
La paix, la compassion ou encore la générosité sont ainsi des qualités qui se cultivent. Elles ne relèvent pas de plaisirs ordinaires et ne dépendent pas de circonstances extérieures. Parce qu’elles ne reposent pas sur l’attachement, elles ne génèrent pas de dukkha, cette insatisfaction évoquée plus haut.
Le bouddhisme a des écoles diverses
David Roylance n’a pas le monopole de l’interprétation des enseignements. On compte bon nombre d’adeptes qui pensent détenir la bonne version. L’un d’eux fut Thich Nhat Hanh, un moine vietnamien longtemps réfugié en France. J’ai lu son livre The Heart of the Buddha’s Teaching, je peux donc déjà confronter deux regards sur cette question de la souffrance.
Pour Thich Nhat Hanh et d’autres, la vision prônée par l’école de pensée de David Roylance est erronée. À quoi bon vivre si tout n’est que souffrance ? Il s’agit plutôt de supprimer les émotions négatives tout en conservant les positives, sans se laisser impacter lorsqu’elles disparaissent. On peut apprécier des choses, ressentir de la joie à voir le soleil se lever dans le ciel, sans être forcément triste le jour de pluie.
Les deux visions ne sont pas nécessairement opposées, et peuvent se rejoindre. L’essentiel n’est pas de rejeter toute émotion, mais de ne s’attacher à aucune. Tout étant par nature changeant, vouloir retenir ou s’approprier ce qui est voué à disparaître est précisément ce qui engendre la souffrance.
J2 : Les trois poisons et les cinq préceptes
Après une courte méditation, on aborde les trois poisons et la manière de les transformer :
- L’avidité : vouloir posséder, s’attacher. Elle peut être transformée par la générosité et le détachement. Se rappeler que tout est impermanent aide beaucoup. Chaque jour, on devrait donner quelque chose.
- La colère, la haine, l’aversion : rejeter l’autre, être agressif. Cela peut être transformé par la bienveillance et la compassion.
- L’ignorance : l’illusion, la confusion, le fait de ne pas voir la réalité telle qu’elle est. Elle se transforme par la sagesse et la méditation.
Pour réduire l’emprise de ces trois poisons, il faut suivre cinq préceptes de base :
- Ne pas tuer.
- Ne pas voler.
- Ne pas avoir une conduite sexuelle nuisible.
- Ne pas mentir.
- Ne pas consommer d’intoxicants.
Si les points 1, 2, 4 et 5 semblent couler de source, le point numéro 3 pas tellement. Qu’est-ce qu’une conduite sexuelle nuisible ? Dans l’enseignement bouddhiste d’origine, il ne s’agit pas d’une condamnation d’une orientation ou d’une identité. Ceci explique en partie pourquoi, en Thaïlande notamment, des minorités comme les transgenres ou les homosexuels sont relativement mieux acceptées qu’ailleurs.
À Koh Phuket, dans les restaurants, on croisait souvent des femmes voilées travaillant avec des femmes transgenres, sans que cela ne pose de problème particulier (d’un point de vue extérieur en tout cas). Dans ces régions, les traditions religieuses coexistent et s’influencent mutuellement, le bouddhisme côtoyant souvent l’hindouisme, mais aussi l’islam.
Alors, quelles pratiques sont réellement considérées comme nuisibles ? Il s’agit avant tout de comportements qui portent atteinte à soi-même ou aux autres. Cela inclut, par exemple, les relations d’exploitation sexuelle (des mineurs par exemple), les enchaînements de partenaires sexuels ou encore les relations qui impliquent de trahir des engagements.
Ces situations peuvent générer de la souffrance sous différentes formes, qu’elle soit mentale ou même physique. Elles produisent également du Kamma, qui a de bonnes chances d’être négatif. Par exemple, tromper son partenaire peut entraîner une rupture, et parfois conduire à un sentiment de vide, voire à la dépression. Autre exemple, multiplier les relations peut susciter la jalousie ou la colère chez certaines personnes, au point, dans certains cas, de provoquer des réactions violentes. Ce sont quelques exemples évoqués par David Roylance.
La méditation en marchant
L’après-midi, on apprend la méditation en marchant car la méditation assise n’est pas la seule forme. On peut même méditer en étant allongé. Marcher permet notamment d’éviter de s’endormir.
La technique est simple. En tant que débutant, il faut se placer dans un espace calme et familier. On tourne lentement en rond, le regard posé à environ un mètre devant soi, vers le sol. L’attention reste portée sur la respiration. La marche est décomposée en mouvements très lents, espacés de quelques secondes. Il faut lever un pied, le poser, attendre, lever l’autre jusqu’à être sur la pointe, marquer une pause à ce moment, puis le reposer à plat en l’avançant, et ainsi de suite.
Plus la concentration s’améliore, plus on complexifie l’exercice. D’abord dans un parc familier, puis dans des rues inconnues. Il faut être prêt à recevoir quelques regards ou moqueries.
J3 : Le Kamma et la loi de cause à effet
On étudie le Kamma (karma) et la voie de la pratique (générosité, conduite morale et méditation). Le Kamma, c’est une action qui engendre une conséquence. Attention, ce n’est ni une punition, ni une récompense. Ce n’est pas parce que vous faites une bonne action, que vous aurez une bonne conséquence. Simplement, les chances d’obtenir des conséquences positives en enchaînant les bonnes actions augmentent.
Selon le bouddhisme enseigné par David Roylance, tout ce que nous vivons est le résultat de nos actions, que l’on en ait conscience ou non. Il n’y a pas de destin, ni d’être suprême qui distribuerait le bien ou le mal.
Je suis perplexe concernant l’existence du Kamma, notamment lorsque je pense aux enfants qui meurent sans raison. Qu’ont-ils faits pour mériter cela ? Mais le bouddhisme explique qu’en réalité il n’y a pas qu’un Kamma individuel, mais aussi un Kamma collectif, celui engendré par les guerres, les décisions politiques, les catastrophes naturelles ou les structures sociales, et par l’impermanence de la vie elle-même.
Le bouddhisme évoque aussi le Kamma issu de vies antérieures, car évidemment, même si on ne l’abordera pas en profondeur ici, la réincarnation est un des grands concepts bouddhistes. Concernant cette idée, je reste sceptique. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait de preuves très concrètes. L’une des preuves données par David Roylance était ce sentiment de déjà-vu qu’on peut parfois ressentir. Le bouddhisme interprète cela comme une trace de vies passées. J’ai des doutes. Peut-être existe-t-il d’autres arguments, je suis preneur.
À midi, je médite une heure : 30 minutes allongé, où je manque de m’endormir, puis 30 minutes assis.
J4 : Symboles, mythes et représentations du bouddhisme
Aujourd’hui, sortie de groupe. On visite le temple où j’avais envisagé une retraite : le Wat Umong, au milieu des arbres. On se rend aussi au Wat Doi Suthep. David Roylance nous accompagne et explique ce que l’on voit.
Si vous voyez une fleur de lotus fermée, elle symbolise le chemin vers la clairvoyance. Ouverte, elle indique qu’elle est atteinte.
Si vous voyez un Bouddha assis sur un serpent enroulé, cela est basé sur un mythe. Un jour, le Bouddha serait allé dans une forêt pour méditer. Il était si absorbé par sa méditation qu’il n’avait pas remarqué que la forêt s’inondait petit à petit. Au fur et à mesure que l’eau montait, elle atteignit bientôt ses épaules. Un serpent vit alors le Bouddha, comprit qui il était, et décida de le sauver en l’entourant et en le surélevant.
Les serpents sculptés le long des escaliers des temples renvoient à une autre histoire. Un jour, un serpent aurait demandé au Bouddha s’il pouvait atteindre l’éveil. Le Bouddha lui répondit que non, puisqu’il était un animal, et que l’être humain est la dernière forme à atteindre obligatoirement avant l’éveil, mais qu’il était probablement proche d’une renaissance humaine et que, dès lors, il pourrait revenir apprendre. Le serpent acquiesça et décida de protéger le temple en attendant son heure.
Si vous voyez huit statues du Bouddha dans différentes positions, cela correspond à une tradition qui ne vient pas directement de l’enseignement du Bouddha. Elle est issue du bouddhisme thaï et, plus largement, des traditions populaires d’Asie du Sud-Est, où chaque posture est associée à un jour de la semaine. Le mercredi fait exception, avec deux représentations distinctes.
Il nous a aussi expliqué certaines postures des statues du Bouddha, ainsi que les symboles qui les accompagnent. Chaque geste, chaque position et chaque objet a une signification précise. Par exemple, on retrouve souvent la roue du Dharma, un symbole central. Elle représente l’enseignement du Bouddha, mais aussi le mouvement, l’idée que cet enseignement est mis en marche et transmis. On parle parfois de “mettre en mouvement la roue du Dharma”.
Que retenir de ces quatre jours ?
Ces quatre jours n’ont pas tant apporté des réponses définitives que des pistes de réflexion. Entre pratique, enseignements et interprétations parfois divergentes, chacun est amené à se forger sa propre compréhension.
Nous ne sommes restés qu’en surface. Cet article, comme ce que j’ai appris, est loin de couvrir l’ensemble des fondements du bouddhisme, même les plus essentiels. Mais il constitue un point de départ intéressant, qui donne envie d’aller plus loin.
Ce que je retiens surtout, c’est qu’il ne faut rien croire aveuglément, qu’il faut plutôt expérimenter par soi-même et observer. Le bouddhisme, bien qu’ancien, a quelque chose de très moderne dans son approche. Combien de religions nous incitent réellement à penser par nous-mêmes et font de cette particularité un des enjeux majeurs de sa doctrine ? J’apprécie cette ouverture d’esprit.




Leave a Reply