Départementale 13, sortie Cèdre

En juillet, la chaleur est là, toujours. Hier, aujourd’hui, demain.
En tout cas, c’est ce que se disait Fabrice, lorsque les premiers souffles du vent chaud de la climatisation de sa vieille Citroën C3 éclaboussaient son visage et son pied droit.
La prise d’air située au niveau du pied gauche ayant cessé de fonctionner, il sentait ses poils fins se friser, ses ongles semblaient vouloir s’arracher de leur matrice.
Parfois, des pulsations sévères l’incommodaient lorsqu’il passait les vitesses, surtout la première qui devenait de plus en plus dure et imprévisible.
Fabrice ne supportant plus cette chaleur, le bouton du climatiseur était désormais proche d’atteindre sa butée mécanique.
Il sentait les cliquetis s’enchaîner à mesure qu’il poussait avec ses longs doigts, la résistance agréable du crantage progressif éveillait en lui un plaisir sourd.
Les courses dans le coffre, il s’agissait maintenant de les ramener avant qu’elles ne fondent. Alors, Fabrice redoutait que sa C3 ne se désagrège, et tombe en lambeau au premier nid de poule rencontré.
Y a pas à dire, en France on avait de belles routes, mais dans son coin, c’était délaissé, abandonné, oublié.
Les yaourts survivraient-ils au chemin ?
Déjà, il les voyait s’engluer les uns les autres, créer une soupe jaune, un joyeux ragoût dégueulasse.
Il mangeait la route, jurait qu’il sentait l’atmosphère s’alourdir de pis en pis et sa sueur perlée sur son ventre et son dos poilu.
« Une, deux et trois… brebis ici, vaches limousines là-bas… »
Les gouttes se sont transformées en matières lentes. Son débardeur noir portait déjà les taches blanches du sel qui suintait de sa peau.
Sa chair tendre s’affaissait, ses sourcils noirs semblaient avoir pris du volume, sa barbe mal rasée poussait d’un coup sur sa mâchoire grasse.
Les départementales se faisaient oublier sous ses pneus, c’était agréable. Étaient-elles devenues lisses, le goudron frais venait-il d’être coulé ?
La voiture glissa soudainement, ou sauta, il ne savait plus vraiment.
Il en sortit et s’assit sur une partie de la pelouse qui semblait fraîche, à l’ombre d’un cèdre imposant.
Il crut apercevoir le magasin abandonné des Lefebvre au loin, celui qui scintillait car on n’avait pas enlevé la devanture chromée à moitié délabrée des années 70.
Elle palpitait comme ça les soirs d’été, les flottements invisibles la faisant apparaître, puis disparaître.
Autour de lui, le désert jaune, si ce n’est le coin d’herbe où il était assis.
Pendant de longues minutes, il ne s’était pas intéressé à sa carriole, jusqu’à ce qu’il y entende un vrombissement distinctif à l’arrière.
Curiosité. Il s’y dirigeait mollement, la trace verte de la pelouse semblant le suivre à chacun de ses pas.
« Tiens, je n’ai plus de chaussures. »
Qu’importe, il ne sentait plus rien de la plante de ses pieds. Il avançait sans se presser, une fumée commençait à s’échapper des commissures du coffre noir.
Il ouvrit, mais alors il ne pensait plus.
Une chose jaune, pleurante, râlante, s’était nichée là.
« Bonjour. »
Avait-elle parlé ?
« C’est grand-mère. »
Pliée en quatre, la chose piaffait. Elle n’avait ni yeux, ni bouche, ni oreilles.
Elle clappait sans mains, jouissait sans raison. Les terribles sons n’étaient pas audibles à Fabrice, mais ses tympans explosaient.
Il n’avait pas connu grand-mère. Juste un nom qui revenait parfois, dans la gorge de son père, quand il avait trop bu.
La chose disparut. Pas en fuyant, non, en s’effaçant. Comme un souvenir qui n’a jamais existé.
Ne restaient que la C3 emboutie, des yaourts ouverts, et Fabrice, pieds nus dans l’herbe, la bouche entrouverte.
Il gargouilla, doucement, comme si quelque chose cherchait à sortir.




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